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Parcourir les derniers kilomètres

Parue le 6 octobre, la dernière Note de Conjoncture de l’Insee confirme le rebond rapide de la consommation des ménages en France au cours de l’été, le chiffre pour le 3ème trimestre étant de « seulement » 3% en-dessous de l’avant-crise. Depuis septembre, cependant, de nouvelles restrictions sanitaires ont interrompu la reprise de la consommation dans les secteurs qui n’avaient pas encore rattrapé (hôtellerie-restauration, transports, loisirs), tandis que les effets de rattrapage s’estompent pour la consommation de biens durables.

Graphique 1. Prévision de consommation des ménages en volume de l’Insee

(base 100 au 4ème trimestre 2019)

graphique1

Source : Insee, 6 octobre 2020.

Cette évolution récente est cohérente avec la prévision du Gouvernement qui prend en compte également un tassement de la consommation en fin d’année 2020 (voir le billet du 22 septembre, La croissance au bout du tunnel). La question dès lors est de chercher la meilleure manière de « parcourir les derniers kilomètres » pour ramener la consommation à son niveau d’avant crise, du moins dans les secteurs non contraints.

Le soutien de la consommation peut passer par deux canaux :

  1. Un soutien aux revenus, particulièrement en faveur des ménages modestes, dont la propension à consommer est élevée ;
  2. Une incitation à consommer plutôt qu’à épargner.

Soutenir les revenus

Le graphique 2, extrait du Rapport Economique, Social et Financier 2021, détaille la manière dont les ménages ont vu leurs revenus disponibles soutenus par différents dispositifs pendant le confinement. En particulier, les salariés ont bénéficié massivement de l’activité partielle tandis que les entrepreneurs individuels ont pu faire appel au fonds de solidarité. 

Graphique 2 : Contribution à l’évolution du revenu disponible brut nominal des ménages au deuxième trimestre 2020
(en glissement annuel)

graphique2

Sur l’ensemble de l’année 2020, on s’attend à une stabilité du revenu disponible des ménages dans leur ensemble, mais à une nette détérioration pour les ménages occupant des emplois indépendants ou précaires, qui ont été les premiers touchés par les pertes d’emplois.

Le plan de relance comporte plusieurs dispositifs pour soutenir le revenu des ménages. Premièrement, le dispositif exceptionnel d’activité partielle sera prorogé pour les secteurs affectés par les restrictions, tandis que les accords d’activité partielle de longue durée décollent et bénéficieront particulièrement à des secteurs comme l’aéronautique. Deuxièmement, le fonds de solidarité continuera d’être accessible et sera étendu pour les très petites entreprises les plus touchées par la crise, leurs charges sociales et fiscales étant elles aussi allégées. Troisièmement, l’allocation de rentrée scolaire, versée en août, a été augmentée de 100 euros pour soutenir le revenu des familles modestes, et les étudiants boursiers bénéficient du ticket restaurant à 1 euro.

Faut-il aller plus loin ? Selon les dernières données de la Banque de France (L’impact de la crise du Covid-19 sur la situation financière des ménages et des entreprises – août 2020), entre mars et août 2020, les dépôts bancaires et la détention de pièces et billets des ménages ont augmenté de 111 Md€ au total, alors que les crédits bancaires n’ont progressé que de 25 Md€. Le surcroît d’épargne bancaire nette est donc de 87 Md€. En incluant l’assurance-vie qui a subi une décollecte de 7,8 Md€ sur la période, l’épargne nette depuis mars est proche de 80 Md€.

Selon une estimation réalisée cet été par l’OFCE, tous les déciles de revenu auraient connu une épargne forcée pendant le confinement, et le revenu disponible des deux premiers déciles serait demeuré stable dans son ensemble. Cependant, on peut s’attendre à une forte hausse des inégalités à l’intérieur de ces deux premiers déciles. Soutenir les ménages durement affectés par la crise est un objectif en soi, même si les transferts versés ne sont pas consommés (certains ménages peuvent par exemple préférer rembourser leurs dettes).

Inciter à consommer

La seconde manière de stimuler la consommation est d’offrir un avantage temporaire de type baisse temporaire de la TVA (Allemagne), subvention des repas au restaurant (Royaume-Uni), ou « éco-chèque » (suivant, par exemple, la proposition du MEDEF en juin 2020). L’idée est d’inciter temporairement à consommer, quitte à accepter un « trou d’air » lorsque le dispositif sera stoppé. Dans le plan de relance français, l’amplification du dispositif déjà existant Ma Prime Rénov’ procède bien de cette logique, dans le domaine de l’investissement (rénovation énergétique).

La baisse temporaire de TVA en Allemagne pourrait dynamiser la consommation, à condition toutefois que les commerçants baissent leurs prix en conséquence, ce qu’ils semblent avoir peu fait pour l’instant (mais il est un peu tôt pour conclure). Outre-Manche, le dispositif Eat Out to Help Out a permis pendant un mois aux Britanniques de dîner au restaurant en semaine en ne payant que la moitié de la note. Si l’effet a été direct (augmentation de 27 % des consommateurs du lundi au jeudi dès les deux premières semaines), la mesure s’est aussi traduite par une baisse du nombre de clients le week-end (-21 %) selon le Center for Economic and Business Research.

En France, le précédent des taux réduits de TVA (notamment dans la restauration) n’a pas fait ses preuves. Plutôt que de se transmettre aux prix pour le consommateur, ces baisses de TVA ont surtout profité aux marges des entreprises (voir Benzati et Carloni, 2019). Si redresser les marges peut contribuer à stimuler l’investissement et l’emploi, cet objectif est visé en France par la baisse des impôts de production, qui est une mesure bien plus directe.

En Allemagne comme au Royaume-Uni, les mesures mises en œuvre pour stimuler la consommation sont coûteuses car peu ciblées. Certains ont alors proposé comme solution alternative de distribuer des « éco-chèques » ou « chèques verts » à validité limitée aux ménages modestes, leur permettant d’acheter des biens et des services parmi une liste restreinte de consommations favorables à l’environnement. Une telle mesure viserait simultanément trois objectifs : soutenir le pouvoir d’achat des plus modestes, relancer la consommation et verdir l’économie.

La Belgique a mis en place en 2009 un tel dispositif d’éco-chèques distribués par les entreprises à leurs salariés selon un modèle similaire aux chèques vacances ou restaurant. Le chèque vert prend la forme de bons de 10€, plafonnés à 250 € par an, qui ne peuvent être dépensés que pour une liste de biens labellisés comme durables. La logique est similaire à certaines aides françaises déjà existantes, comme les aides à la rénovation thermique ou à l’achat de vélos électriques.

L’avantage du chèque vert sur les aides françaises est de porter sur une liste large de produits et ainsi de limiter les risques de hausse des prix. L’inconvénient est la complexité de mise en œuvre si l’on ne veut pas introduire de distorsions entre les produits et entre les circuits de distribution. Il faut d’abord définir la liste des produits, en coopération avec les professionnels et les associations et en conformité avec le principe de libre concurrence au sein de l’Union Européenne (par exemple, il est impossible de subventionner une consommation locale ou des labels purement nationaux). Il faut ensuite aider les réseaux de distribution à adapter leurs étiquetages, leurs caisses, leurs systèmes de paiement, tout cela pour une durée limitée puisque la mesure n’est pas pérenne. Le risque est un délai et des coûts importants de mise en œuvre, et donc une relance insuffisante et tardive.

Par ailleurs, l’impact écologique sera négligeable si le dispositif n’est pas pérenne. Les différents objectifs entrent ici en contradiction. Le pouvoir d’achat des ménages en difficulté sera mieux soutenu par des transferts ciblés que par la distribution de chèques verts, surtout si ces derniers sont, comme les tickets restaurant, à destination des salariés.

Au-delà des ménages en difficulté, la relance de la consommation passe avant tout par la réduction des incertitudes : maîtrise de la situation sanitaire, amortissement des effets négatifs de la crise sur l’emploi. Le défi principal est donc le déploiement rapide des politiques de l’emploi prévues dans le plan de relance. Le verdissement de la consommation constitue quant à lui un autre objectif qui doit faire l’objet d’une politique spécifique et suivie sur le long terme.

 

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