L’automne arrive, les températures diminuent. Avant de rallumer la chaudière, chacun aura un regard sur la hausse spectaculaire du prix du gaz (graphique 1), que le Gouvernement a décidé de geler (pour le tarif réglementé, et sans jeu de mot) à partir d’octobre, considérant qu’une partie de cette hausse sera transitoire et qu’on peut donc lisser le prix payé par le consommateur.

Restent les hausses passées, qui vont affecter les ménages de manière différenciée selon leur mode de chauffage. Pour se consoler, ceux qui, comme moi, sont chauffés au gaz, constateront que le cours de la laine reste inférieur d’environ 30% au niveau d’avant crise. Plutôt que de pousser le chauffage, on pourra s’acheter des lainages..

 

Graphique 1. Cours du gaz naturel en euros (contrats à terme TTF)

Source : Note de conjoncture de l’Insee, 6 octobre 2021.

Signal prix ou inflation

L’année 2021 se termine donc avec une expérience naturelle de double « signal prix » : l’énergie carbonée (gaz et, dans une moindre mesure, pétrole) voit son prix augmenter par rapport à l’électricité d’origine nucléaire, hydraulique, solaire ou éolienne ; et le prix des différentes énergies augmente par rapport à d’autres biens et services. Pendant que certains s’attachent à comprendre l’interconnexion des marchés de l’électricité ou à calculer l’impact de ce double choc sur les émissions de carbone, les banques centrales s’interrogent sur le caractère durable ou passager de la poussée inflationniste. Et là, surprise, il règne en zone euro une certaine sérénité, résumée par Isabelle Schnabel, membre du directoire de la Banque centrale européenne dans un récent discours : la hausse de 3,4 % de l’indice harmonisé des prix à la consommation en zone euro en septembre 2021 par rapport à septembre 2020 (en France, +2,7 % pour l’indice harmonisé et +2,2 % pour l’indice calculé par l’Insee selon une méthode légèrement différente) ne serait qu’un « éternuement » et non le début d’une pneumonie. De fait, la hausse n’est pas sans précédent dans la jeune histoire de la zone euro (graphique 2). La BCE s’attend à ce que l’inflation revienne sous les 2 % dès 2022.

Graphique 2. Inflation des prix à la consommation (en bleu) et inflation sous-jacente (en jaune) dans la zone euro, en glissement annuel (%)

Source : Banque centrale européenne.

Les facteurs temporaires qui poussent en ce moment à la hausse l’inflation sont connus : effets de base (on mesure les hausses de prix par rapport à des niveaux exceptionnellement bas en 2020), reprise rapide et inattendue de la demande, désorganisation du fret, faible niveau des stocks, manque de vent ces derniers mois, hiver précoce en Russie (5°C à Moscou dès le mois de septembre !), baisses temporaires de production (semi-conducteurs, pétrole, gaz, huiles végétales), effets en chaîne sur d’autres marchés (électricité). Ainsi, les hausses de prix observées ces derniers mois ne sont pas nécessairement durables, même si le reflux devrait être plus rapide pour certains approvisionnements (gaz) que pour d’autres (semi-conducteurs).

Prix et salaires

Dans les années 1970, une hausse des prix de l’énergie de 9,3 % comme le prévoit l’Insee pour 2021 en France (après une baisse de 6,1 % en 2020) aurait sans doute déclenché une spirale inflationniste : largement indexés à l’époque sur les prix, les salaires auraient automatiquement augmenté, ce qui aurait renchéri la production, donc les prix à la consommation, donc les salaires, etc. Et le franc aurait été dévalué. Aujourd’hui, cet enchaînement est loin d’être mécanique, en raison d’une concurrence plus vive entre producteurs (au sein de chaque pays et entre pays), d’une consommation qui est encore en dessous de son niveau d’avant crise et d’un taux de change irrémédiablement fixe au sein de la zone euro. La question principale est celle du marché du travail : les tensions observées actuellement sur les recrutements vont-elles déboucher sur des hausses importantes de salaires ? Pour l’instant, les experts ne voient pas venir d’emballement de ce côté en Europe, même s’ils restent prudents.

Les difficultés de recrutement des entreprises sont réelles mais jusqu’ici elles demeurent moindres que celles qui prévalaient avant la crise, du moins en France (graphique 3). Et à l’époque, cela n’avait pas empêché une croissance de l’activité supérieure au potentiel, pour une hausse modérée des salaires. Par ailleurs, d’après l’enquête Acemo-Covid d’août 2021 (Dares), les difficultés de recrutement ne sont réellement contraignantes que dans certains secteurs comme l’enseignement ou la santé, les entreprises des autres secteurs citant plutôt les contraintes de débouchés ou les difficultés d’approvisionnement comme premiers facteurs limitant la production.

Graphique 3. Part d’entreprises déclarant rencontrer des difficultés de recrutement (en %)

Source : Insee.

Un peu d’inflation est préférable à pas d’inflation

Le grand public est souvent surpris de voir les économistes définir la stabilité des prix comme une inflation de l’ordre de 2 % (voire 4 %) et non 0 %. Si une inflation trop forte est mauvaise pour l’économie, une inflation modérée est préférable à une absence d’inflation. Elle donne ainsi de l’espace à la politique monétaire, en permettant que le taux d’intérêt réel soit clairement négatif même si le taux d’intérêt nominal ne peut pas l’être (en tout cas pas beaucoup). Elle permet aussi de réaliser des ajustements de prix relatifs sans pour autant plonger des secteurs ou des pays dans la déflation. Ceci est particulièrement important dans une union monétaire car un pays ne peut pas récupérer des pertes de compétitivité via une dévaluation. Si elle est maîtrisée, ce que semblent indiquer les anticipations à ce jour, la remontée de l’inflation pourrait ainsi favoriser un ajustement de prix relatifs entre secteurs et entre pays de la zone euro.

Lorsqu’il était président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet avait l’habitude de brandir un graphique représentant l’évolution comparée des prix dans les pays membres de la zone euro, sonnant l’alerte bien avant la crise de 2009 au sujet des pertes de compétitivité cumulées de certains pays par rapport à d’autres. Lors de la crise, certains pays comme l’Irlande ou l’Espagne ont connu une baisse spectaculaire de leurs prix relatifs. Après la crise, cependant, le manque d’inflation dans la zone euro a réduit les marges de manœuvre pour ces ajustements. La tension actuelle sur l’offre, qui est observable dans tous les pays, pourrait être l’occasion de réaliser des ajustements de prix relatifs sans trop de douleur au sein de la monnaie unique. De ce point de vue, le fait que les tensions de recrutement semblent plus marquées dans des pays dont la balance extérieure courante est excédentaire (Allemagne, Pays-Bas, Belgique) que dans les pays où elle est déficitaire (France, Portugal, Slovaquie, cf. graphique 4) est encourageant.

Graphique 4. Taux de vacance d’emploi au 2ème trimestre 2021, non désaisonnalisé, en %

Source : Eurostat. En bleu : pays de la zone euro. * chiffre T1 2021. ** entreprises de plus de 10 salariés.

 
 
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>> Tous les billets d’Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste de la DG Trésor.

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