L’Insee a publié le 3 novembre une première estimation du taux de pauvreté monétaire pour 2020 : 14,6%, soit le même niveau qu’en 2019, un des plus bas parmi les pays européens (voir le tableau 1 pour le calcul du taux de pauvreté).

Tableau 1 : calcul du taux de pauvreté monétaire

Source : Insee

 A l’automne 2021, on ne connaît pas encore le niveau de vie médian en 2020. En 2019 il était, selon l’Insee, de 1 837 €/mois par unité de consommation. En supposant qu’il ait évolué en 2020 comme le revenu disponible moyen (+1%), il serait à 1 855 €/mois en 2020 et le seuil de pauvreté serait à 1 113 €/mois par unité de consommation. Rappelons que ce seuil s’entend après transferts sociaux reçus (revenu de solidarité active, prime d’activité, allocations logement, prestations familiales).

On ne peut naturellement se satisfaire d’un taux de pauvreté proche de 15 %. En France, le salaire minimum (Smic) est relativement proche du revenu médian, de sorte que les situations de pauvreté résultent souvent d’un emploi instable ou à temps trop partiel, combiné à une situation familiale difficile, et/ou, parfois, un non recours aux aides. Selon le Conseil d’analyse économique (2017), les prestations sociales sous conditions de ressources contribuent fortement à réduire la pauvreté monétaire. Cependant, l’accès à un emploi stable joue sur plusieurs dimensions de la pauvreté, notamment sur l’isolement social (voir le rapport d’ATD Quart Monde et l’Université d’Oxford, 2019 sur les multiples facettes de la pauvreté, et les enquêtes de l’Insee sur la privation matérielle et sociale).

La pauvreté à travers deux crises

En période de crise, il importe de protéger particulièrement les ménages les plus modestes, qui ne peuvent pas puiser dans leur épargne pour surmonter des pertes temporaires de revenus. Les aides exceptionnelles octroyées aux ménages modestes pendant la pandémie y ont contribué (voir mon billet de décembre 2020). De fait, la stabilité du taux de pauvreté et des inégalités durant la crise de 2020 contraste avec leur augmentation lors de la précédente crise, alors que la baisse du PIB a été beaucoup plus marquée en 2020 qu’en 2009 (tableau 2).

Tableau 2. Deux crises comparées : 2009 et 2020

Source : Insee, diverses publications. * Première estimation pour 2020.

 

Dans son récent billet de blog, Jean-Luc Tavernier explore les raisons pouvant expliquer l’écart entre les statistiques (préservation du pouvoir d’achat pour tous les déciles de revenu pendant la crise,  confortés par l’analyse des comptes anonymisés de plus de 200 000 clients de La Banque Postale), et le « ressenti » des ménages. Outre la question des revenus non déclarés qui, par construction, échappent à la statistique publique, il suggère que la pauvreté pourrait s’être intensifiée pour certaines personnes, sans pour autant que le nombre augmente.

Une explication pourrait être que la crise a figé des situations disparates. Ainsi, le nombre d’allocataires du RSA a augmenté en 2020 à cause d’un nombre anormalement bas de sorties du dispositif plus que du fait de la hausse des entrées (graphique 1). Rester plus longtemps au RSA pourrait avoir joué sur l’intensité de la pauvreté réelle (épuisement des ressources) et ressentie (manque de perspectives de rebond).

Graphique 1. Évolution des flux d’entrées et de sorties du RSA (en milliers)

Source : CNAF, Estimations avancées des évolutions des foyers allocataires du RSA, juillet 2021.

Statistique et ressenti

Le même écart entre les statistiques et le ressenti se retrouve lorsqu’on examine l’évolution du pouvoir d’achat sur une période longue. Selon l’OFCE, le pouvoir d’achat par unité de consommation aura augmenté de 1% par an en moyenne au cours de la période 2018-2022, soit l’équivalent de 334 €/an et par unité de consommation (euros constants de 2020, voir graphique 2). Pour une famille de quatre (2 parents, 2 enfants de moins de 14 ans), et en cumul sur 5 ans, cela fait une hausse de pouvoir d’achat de 3 500€. Pourquoi ce gain n’est-il pas davantage ressenti ? Une explication possible est la dynamique des prix de l’immobilier qui pèse sur le budget des 20% de la population en cours d’accession à la propriété, alors qu’elle n’est défalquée du pouvoir d’achat qu’en proportion des locataires (40%), à travers son effet sur l’indice des loyers, lui-même moins dynamique que les loyers apparents qui intègrent une amélioration de la qualité du parc. Une autre piste est la sensibilité des ménages modestes à la hausse récente des prix de l’énergie qui, selon l’enquête Budget de famille, représente une part plus grande des dépenses du premier quintile de niveau de vie que de celles du dernier quintile (la part des dépenses de carburant étant toutefois plus élevée pour les classes moyennes). Néanmoins, l’impact du renchérissement de l’énergie est fortement atténué par diverses mesures s’adressant notamment aux ménages modestes : renforcement exceptionnel du chèque énergie, blocage partiel des tarifs du gaz et de l’électricité, « indemnité inflation ».

Graphique 2. Pouvoir d’achat des ménages par unité de consommation

Source : OFCE, octobre 2021.

Pour comprendre le ressenti des ménages, il faut peut-être aussi se tourner vers l’économie comportementale. Ainsi, Thaler (1980) et Kahneman et Tvsersky (1983) montrent que les individus ont un comportement différent selon qu’il s’agit d’acquérir un objet ou bien de s’en séparer ; et qu’ils ont aussi une aversion particulière pour les pertes. Si une politique publique combine, comme c’est le cas sur la période 2018-2022, des mesures favorables au revenu disponible (suppression progressive de la taxe d’habitation, hausse de la prime d’activité,…), et des mesures défavorables (renforcement de la fiscalité tabac, réforme des aides au logement), il est possible que les mesures défavorables soient davantage pondérées, dans l’esprit des ménages, que les mesures favorables, même lorsque ces dernières l’emportent quantitativement pour tous les déciles de niveaux de vie et notamment en bas de l’échelle (graphique 3).

Graphique 3. Bilan redistributif des mesures pérennes

mises en œuvre sur la période 2018-2022

 

Emploi

 

 

La pauvreté ne se limite pas à la dimension monétaire. L’emploi – particulièrement l’emploi stable – dont on sait qu’il est fortement corrélé à la pauvreté dans ses différentes dimensions – en est donc probablement un bon indicateur. La première estimation de l’emploi au 3ème trimestre 2021 confirme le vif rebond depuis début 2021. L’emploi a désormais dépassé son niveau d’avant crise, tandis que le nombre d’embauches sur des contrats de plus d’un mois (dont les contrats à durée indéterminée mais hors intérim) est également en hausse depuis plusieurs trimestres.

En France, chacun connaît des personnes cherchant un emploi, mais aussi, de plus en plus, des entreprises cherchant à embaucher. Le marché du travail est observable par tous, les chiffres agrégés sont connus rapidement. D’après l’enquête mensuelle de l’Insee auprès des ménages, la crainte du chômage a d’ailleurs fortement diminué depuis le début de l’année 2021. Les chiffres de l’emploi sont donc, sinon consensuels, du moins compris de manière relativement homogène, ce qui est la base d’un bon débat.

Graphique 4

Source : Insee, novembre 2021.

 

 

 

Lire aussi :

>> English version : cooming soon

>> Tous les billets d’Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste de la DG Trésor.

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